Lettre de la FSMA - janvier 2016

“ Nous avons été particulièrement touchés par la justesse des propos évoqués dans la lettre d’information de la Fédération des Sociétés de Musique d’Alsace (FSMA). Une bien belle réflexion, d’une rare densité, sur les bienfaits de la musique, de la culture en général et du rapprochement humain face aux enjeux politiques, sociétaux & éducatifs de nos territoires… à lire et à méditer de toute urgence ! “

Lettre de la Fédération des sociétés de musique d’Alsace
Hors série - janvier 2016

EDITO
Résolutions

Plus que des voeux, ce sont des appels. Plus que de bonnes intentions qui s’évaporent en quelques semaines, c’est un nouveau livre à écrire. Plus que des artifices de communication, c’est un volontarisme résolu que nous estimons maintenant urgemment nécessaire.

Notre pays a connu, en 2015, deux agressions majeures, attaquant nos libertés d’expression, de culte, de choix culturels, de vivre comme nous l’entendons… Il voit aussi, à travers les récentes consultations électorales, monter inexorablement le choix des extrêmes ; à travers lui, se dissimule celui du repli, de la désignation d’adversaires, de la division.

Les études, analyses et témoignages traitant des causes de ces états de fait sous-estiment largement, à notre avis, des éléments d’explication déterminants, qui peuvent être jugulés par des politiques adéquates.

Un inquiétant sentiment d’abandon est largement ressenti. Il croît à mesure que l’on s’éloigne des villes, on le rencontre intensément à leur périphérie et dans nos ruralités, il se traduit par un délitement économique, un recul progressif des services publics et, de plus en plus, discrètement et sournoisement, une certaine désertification culturelle.

Qu’observons-nous sur notre domaine d’intervention ? Une fragilisation continue des écoles de musique de notre territoire, le recul de la culture au sein des établissement scolaires, la disparition de la formation de son rang de priorité ; l’ensemble menaçant par ailleurs la pérennité d’un important tissu de pratiques musicales en amateur.

Faut-il rappeler que la pratique artistique émancipe, donne confiance, renforce les individus dans leurs possibilités d’appréciation, leurs capacités à mettre les évènements en perspective et, tout simplement, les rend moins vulnérables aux prêches haineux, qu’ils soient religieux ou populistes ?

A sa place, dans sa posture d’ouverture aux autres et dans une démarche de coconstruction, la FSMA se tient prête, volontaire et résolue, à contribuer à la mise en oeuvre d’une politique ambitieuse de réensemencement culturel de nos territoires.

Encadrant et accompagnant en Alsace 520 ensembles instrumentaux, ainsi que, à travers notre plateforme commune avec Mission Voix Alsace, quelques 1200 choeurs et ensembles vocaux, nous sommes en lien avec autant d’acteurs dynamisant leurs territoires, et potentiels fers de lance de ce grand retour culturel qui se construira avec un parterre d’acteurs des plus larges, dépassant évidemment le cadre musical. Nous avons de belles expériences sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, d’envergures diverses, mais ayant pour point commun de réunir les acteurs de milieux culturel et de l’éducation d’un même lieu ; avec notamment comme résultante, une participation active du milieu scolaire, lieu sociétal ô combien stratégique.

Le défi est immense, les enjeux et les bénéfices attendus également. Il appelle un rassemblement vaste, d’acteurs politiques et associatifs, nationaux et locaux. Il exige des choix budgétaires innovants et ambitieux, mais aussi urgents et courageux.

La FSMA est totalement disposée à participer à ce renouveau. Elle est à la disposition des décideurs pour partager expertises et propositions. En guise de voeux, nous souhaitons de toutes nos forces un tel rassemblement, de telles décisions, pour que l’épanouissement de nos territoires reprenne le dessus sur les extrémismes, et que l’année 2016 soit belle (et les suivantes également) !

François Humbert, Président

Prélude
La musique : art & science

Durant l’Antiquité et au Moyen Age, la musique était enseignée au même titre que l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie, dans ce qu’on appelait alors les quatre arts mathématiques : le quadrivium. C’est dire si nos ainés avaient compris tout l’apport de la musique, aussi bien dans la construction de l’individu que dans celle de la société.

Depuis, la musique, autrefois considérée comme un art et une science, est devenue le plus souvent un produit de consommation, un divertissement, un loisir que l’on pratique pour « s’évader ». C’est oublier un peu vite ce que l’apprentissage et la pratique de la musique peuvent apporter. Bien au-delà du fait de remplir les rangs des ensembles et d’animer les territoires, la musique installe des choses essentielles à la construction d’un être humain capable de vivre en société. Plus que jamais, ceci doit nous interpeller et être le moteur de notre action militante.

Parmi ces apports reconnus, citons en vrac : la concentration et la mémorisation, la maîtrise du corps et la précision du geste, l’écoute de soi-même et de l’autre, la faculté d’analyse et le sens critique, l’expression et la gestion des émotions, l’universalité d’un langage, l’anticipation et la maîtrise du stress, l’imaginaire et la créativité, la ténacité, la patience, le partage, la persévérance, l’exploration et l’exploitation de ses ressources les plus profondes… et la liste pourrait être encore longue !

Et puis, et puis… : être ensemble, construire ensemble, être en lien respectueux et bâtisseur avec l’autre, et partager sans réserve avec le plus grand nombre.

C’est cela qu’il convient de promouvoir et défendre ! Avec un mot pour le dire : humanisme. Non, la musique n’est pas qu’un produit de consommation ou un divertissement, elle est une partie vivante et vitale de l’homme.

“ La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots.“ (Richard Wagner)

Acte I
L’abandon

Force est de constater - et les récents évènements, tant politiques que sociétaux, le montrent avec évidence pour ne pas dire avec violence - des territoires et leurs habitants se sentent délaissés, abandonnés, ayant l’impression de vivre dans une sorte de désert que plus personne n’éprouve le besoin d’irriguer.

Que ce soit en milieu rural, éloigné des centres de décision, de services ou de consommation ; en milieu périurbain déshumanisé où les personnes sont entassées sans avoir accès à ces mêmes services ; ou plus simplement parce que les moyens financiers ou physiques manquent pour participer à la grande fête des nantis.

Et la culture, l’art, la musique dans tout cela ? Cela semble la dernière des préoccupations, tant les problèmes sociaux, économiques, mondiaux… sont présents et occupent sans partage le terrain de la pensée immédiate.

Mais la culture, l’art, la musique, c’est ce qui rend un territoire attrayant, c’est ce qui reste quand les hommes ont disparu, c’est ce qui rassemble, rassure, unit, c’est ce qui rapproche au lieu de diviser.

Alors, ces territoires où la culture, dans le meilleur des cas, n’est plus qu’un musée, comment vivent-ils ? Comment réagissent-ils ? Comment vivent - à défaut de s’épanouir - leurs habitants ? Il suffit d’observer, de sortir des métropoles, nouveaux eldorados qu’on présente comme des solutions miracles, pour s’en apercevoir.

C’est l’enjeu de demain : redonner du sens, du bien-être mental, du bienvivre ensemble, de l’optimisme à ces territoires et leurs habitants… de la vie quoi !

Acte II
L’appel

Une fois passé le moment du constat, vient celui de la prise en main des situations. Alors, un mot vient à l’esprit : « politique ».

Un mot noble, hélas trop dévoyé, qui dit beaucoup, peut-être trop, mais dont le sens profond est simple : relatif à la vie de la cité.

Et c’est là que, devant les problèmes à résoudre, devant les choix à faire, le monde musical que nous représentons interpelle fortement le monde des décideurs à toutes les échelles.

Mesdames et messieurs les politiques : « Que voulez-vous mettre dans le cerveau des femmes et des hommes de demain ? Quel avenir voyez-vous pour eux ? ». Autrement dit : « Quel est votre projet de vie ? » Pour les autres, s’entend !

Ce ne sont pas tant de choses visibles et mesurables qu’a besoin notre monde – ah, la magie des tableaux Excel et des chiffres qui disent tout…, sauf le réel ! – mais bien de ce qui peut enrichir l’esprit, l’ouvrir, transformer l’individu consommateur et avide de faits divers assénés comme des vérités, en individu penseur, critique, capable d’élaborer son propre raisonnement.

Bref, oeuvrer pour la construction d’une société intelligente.

La musique est un élément fondamental, une science disait-on autrefois, qui participe à cela. Elle n’est pas la solution immédiate, elle est le matériau qui construit demain.

Pensez-y, mesdames et messieurs les politiques.

Ne sacrifiez ni l’art, ni la culture, ni la musique sur l’autel des économies et méditez chaque jour cette phrase d’Abraham Lincoln (1809-1865)...

“ Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, alors, essayez l’ignorance.“
Ignorance, terreau de la barbarie, rappelons-le !

Acte III
Les réponses

Dans les deux départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, dans l’Alsace toute entière et dans cette grande région qui s’annonce, existe un maillage exceptionnel de structures de pratique, d’enseignement et de diffusion artistiques, tout particulièrement musicales.

Ce sont des siècles d’une vie créative intense, ancrée dans le quotidien, dans la terre et les têtes, qui ont permis ce résultat : la création d’une culture.

Cette culture ne perdure et n’est utile que si elle se transmet d’une génération à l’autre, que si elle se renouvelle et que si elle invente. C’est le rôle des écoles de musique, des ensembles, orchestres, choeurs, groupes de toutes sortes, et de celles et ceux qui oeuvrent dans l’éducation artistique, dans la sensibilisation.

Avec cette première vertu : donner la possibilité au plus grand nombre de personnes d’être acteurs, peutêtre modestes, mais acteurs d’un art, et non simples consommateurs qui utilisent le « bruit musical » pour ne pas souffrir de leur solitude ou pour remplir le vide d’une existence.

Rappelons-le et demandons avec insistance à ceux dont c’est le devoir d’aider, non seulement la reconnaissance de l’indispensabilité de ces démarches, mais bien les moyens pour les mettre en action : moyens humains, matériels et financiers pour poursuivre et amplifier ces missions, à notre avis et à l’échelle humaine, tout simplement régaliennes, c’est-à-dire frappées du sceau du devoir.

Final
Travailler ensemble

Ces « voeux » exprimés - avec le double sens du mot : ce que l’on souhaite comme bonheur aux autres, et ce que l’on appelle… de nos voeux – sont certes en forme de plaidoyer qui cherche à sensibiliser sur le fond, en dehors des modes et des soi-disant « priorités », trop souvent dictées par une réflexion à court terme.

Mais ils traduisent également la volonté de lancer un appel. Loin des solutions apparemment faciles et évidentes, loin des populismes qui flattent les bas instincts ou qui cherchent des coupables ou des ennemis, boucs émissaires qui évitent l’introspection et les questions embarrassantes, notre démarche vise à promouvoir le « faire ensemble, construire ensemble, travailler ensemble ».

Répétons-le, il n’existe aucune solution miracle, sinon elle serait appliquée depuis longtemps.

C’est un travail de tous les instants qu’il faut mettre en place, et c’est bien le sens du rapprochement des activités de Mission Voix Alsace et de la FSMA, sous forme d’une plateforme d’actions jusque fin 2017, prélude à une réorganisation et un rapprochement des services qui seront effectifs dès 2018.

Cette plateforme n’est pas figée, elle peut accueillir ou travailler avec celles et ceux, structures, institutions, personnes, qui partagent cette vision de l’avenir, qui croient en la force de la culture et qui veulent construire un « demain éclairci à défaut d’être lumineux » pour les générations à venir.

De grands défis nous attendent : participer à une nouvelle cohésion sociale, redonner de l’espoir, enrichir et développer culturellement tous les territoires, apprendre à travailler avec nos futurs voisins de la Grande Région, être à l’écoute, et faire en sorte que les individualismes s’estompent au profit d’un courant fort, celui d’un nouvel humanisme à construire, humanisme dont le bassin rhénan a, depuis des siècles, le secret.

En 1943, quand on a demandé à Winston Churchill de couper dans le budget des arts au profit de l’effort de guerre, il a répondu : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? »

 

Fédération des sociétés de musique d’Alsace
2, rue Baldung Grien
67000 Strasbourg

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Toutes les photographies de cette lettre d’information sont tirées de l’ouvrage photo «Don Quichotte im Nord Elsass». Photographies : Sabine Zinck Coordination artistique, conception : FSMA
La FSMA, centre de ressources partenaire de la DRAC Alsace, de la région Alsace, du conseil départemental du Bas-Rhin et du conseil départemental du Haut-Rhin.